Actualité29 avril 2026

Comment Oxfam obtient des victoires politiques malgré les attaques contre la société civile ?

Lutter contre les inégalités passe aussi par des changements politiques. Au sein d’Oxfam, une équipe est chargée de plaidoyer politique, c’est-à-dire d’influencer les décisions aux sources des inégalités et de faire pression sur nos dirigeant.es pour faire entendre les voix des citoyen.nes. Le contexte actuel (coupes budgétaires, attaques contre la société civile) menace fortement ce travail. 

Comment Oxfam continue à se battre pour la justice économique ? Quelles ont été les victoires les plus importantes de 2025 et que souhaitons-nous pour l’année à venir ? A travers ces entretiens avec l’équipe de plaidoyer politique d’Oxfam, découvrez pourquoi nos luttes sont plus importantes que jamais. 

Pourquoi Oxfam s’intéresse à la politique ? 

Avant de commencer, que répondriez-vous aux personnes qui se demandent pourquoi Oxfam parle de politique ? 

Alba Saray Pérez Terán, chargée de plaidoyer en justice climatique : Pouvez-vous me donner un exemple de ce qui n’est pas politique ? Oxfam a toujours parlé de politique car tout est politique. Ce qu’on mange, comment on se déplace, notre travail, la manière dont on est imposés…notre quotidien est façonné par des décisions politiques. Il est donc normal de se mobiliser par rapport à ces sujets qui nous touchent, en participant à une manifestation par exemple. Mais que se passera-t-il le lendemain ? Nous devons inscrire nos luttes dans des lois, les coucher sur papier, c’est ainsi que nous parvenons à un changement durable. 

Si vous ne vous intéressez pas à la politique, la politique, elle, s’intéresse à vous. En général, les personnes qui ne se soucient pas de politique sont des personnes privilégiées qui n'ont pas d'intérêt à ce que le système change car il les avantage.

Julien Desiderio, chargé de plaidoyer en justice fiscale

Francesca Monteverdi, chargée de plaidoyer en justice commerciale : Si nous voulons réduire la pauvreté et combattre les inégalités, nous devons adresser leurs causes et celles-ci sont structurelles. Nous  n’allons jamais changer fondamentalement le système tant que les décideur.euse.s politiques continueront de prendre des décisions qui renforcent les inégalités déjà présentes. C’est pourquoi nous faisons du plaidoyer politique en plus de mener des programmes et des actions humanitaires : c’est l’ensemble du dispositif qui nous permet d’obtenir un véritable changement. 

Julien Desiderio, chargé de plaidoyer en justice fiscale : Si vous ne vous intéressez pas à la politique, la politique, elle, s’intéresse à vous. En général, les personnes qui ne se soucient pas de politique sont des personnes privilégiées qui n'ont pas d'intérêt à ce que le système change car il les avantage. Et refuser de parler de politique est une stratégie souvent utilisée par une personne en désaccord avec son interlocuteur ou interlocutrice en l’empêchant d’exprimer son opinion.  

Francesca Monteverdi : Et la démocratie meurt lorsqu’on cesse de s’intéresser à la politique. On doit continuer à rester vocaux sur les sujets qui comptent, sinon d’autres décideront à notre place. 

Les moments politiques les plus forts d’Oxfam en 2025 

Parmi la série d’impacts politiques d’Oxfam en 2025, quel moment avez-vous envie de retenir ? 

Alba Saray Pérez Terán :  Sans aucun doute, les 3 grandes victoires obtenues lors du sommet mondial pour le climat :  la société civile a réalisé un immense travail pour faire adopter un plan genre ambitieux pour les dix prochaines années ainsi que pour pousser la Belgique à rallier la déclaration de sortie des énergies fossiles proposée par la Colombie. Nous avons également réussi à faire acter un mécanisme concernant la transition juste.  

Sarah Vaes, Sarah Vaes, chargée de plaidoyer en responsabilité des entreprises : Le moment le plus marquant pour moi, c’est que nous avons réussi à préserver la loi sur le devoir de vigilance pour les entreprises (HREDD), malgré des immenses pressions de la part de lobbys de puissantes multinationales pour la supprimer. Nos contacts avec la société civile dans le Sud global nous ont dit : « Bienvenue dans notre monde, voilà à quoi ça ressemble de changer les choses, on fait face à de la résistance. Mais s’ils ripostent, c’est que vous faites quelque chose d’important, autrement ils ne prendraient même pas la peine de s’y opposer ».  

Les Palestinien.nes nous ont dit : « Quoi que vous fassiez, continuez. Continuez de faire entendre vos voix, continuez de lutter. Nous n’avons pas le luxe d’abandonner. »

Fairouz Gazdallah, chargée de plaidoyer en justice alimentaire 

Julien Desiderio : Pour moi, c’était la journée du 14 octobre. Le matin, avait lieu la grande manifestation organisée par les syndicats contre les mesures de l’Arizona en octobre. Dans les rues de Bruxelles, on voyait plein de pancartes qui appelaient le gouvernement à taxer les riches. Et l’après-midi, on organisait un évènement au Parlement européen sur la justice fiscale et la taxation de la richesse. Nous avons réussi à réunir dans la même salle un millionnaire qui demandait à être davantage imposé, le directeur de la fiscalité à la Commission européenne, des député.es et des spécialistes des inégalités ! Cela montre à quel point la question de la justice fiscale est un enjeu central pour l'ensemble de la société. 

Fairouz Gazdallah, chargée de plaidoyer en justice alimentaire : A l’occasion de la journée internationale des luttes paysannes, nous avons organisé un workshop avec des agriculteur.ices palestinien.nes. Nous voulions humaniser leurs luttes, visibiliser leurs expériences. Les Palestinien.nes nous ont dit : « Quoi que vous fassiez, continuez. Continuez de faire entendre vos voix, continuez de lutter. Nous n’avons pas le luxe d’abandonner. » Parfois j’ai l’impression que le monde autour de nous s’écroule et entendre la volonté de ces personnes et leur croyance dans les droits humains me donne énormément de force pour avancer. 

Francesca Monteverdi : Pour moi, ça a été la rencontre qu’on a eue à la Commission européenne dans le cadre de la campagne « Je place la barre haut ». Nous avions lancé une lettre ouverte demandant des prix justes pour les agriculteur.rices. Grâce à cette lettre ouverte signée par des milliers de personnes, nous avons rencontré le chef de l'unité chargée de réviser la loi au sein de la direction générale à l'agriculture de la Commission. Il a entendu nos voix et nous a confirmé que la directive allait être révisée. 

Un nouveau contexte : comment Oxfam fait face aux attaques contre la société civile ? 

Le paysage politique a fortement changé depuis les dernières élections en juin 2024. Il est de plus en plus difficile pour la société civile d’avoir accès aux décideurs et décideuses politiques. Comment faites-vous face à ce changement dans votre travail ? 

Alba Saray Pérez Terán : Quand le niveau national échoue, on joue sur d’autres niveaux. Prenez la question du climat : l’année passée, l’ambition nationale a été énormément réduite. Notre solution a été de faire pression sur le niveau international et nous avons réussi à ce que la Belgique rejoigne une coalition internationale pour sortir des énergies fossiles. Nous avons aussi travaillé au niveau régional concernant les plans d’action genre. Nous arrivons à trouver des solutions grâce à tout ce que nous avons accompli par le passé et notre présence à plusieurs niveaux de pouvoir.  

Prendre soin les un.es des autres est un outil de lutte très puissant.

Sarah Vaes, Sarah Vaes, chargée de plaidoyer en matière de responsabilité des entreprises

La société civile est attaquée de toute part. Comment Oxfam et la société civile font-elles faces à ces attaques ? 

Fairouz Gazdallah : Le premier signe d’une attaque sur la société civile est arrivé lorsqu’ un groupe au sein du Parlement européen a exigé que la Commission cesse de financer les actions de plaidoyer dirigées envers l’Union Européenne dans ses programmes climatiques. C’était la première fois que l’UE attaquait le secteur des ONG au cours des derniers temps. Puis sont arrivées les « Omnibus », ces propositions pour démanteler les lois fondamentales sur les droits humains et l’environnement. Face à ces attaques, Oxfam a un rôle important à jouer pour rendre ces questions complexes accessibles au grand public. Qu’est-ce que ces changements signifient concrètement pour les personnes mais aussi pour les partis politiques ? Tout le monde est dépassé par les évènements et ces termes obscurs cachent parfois des réalités très concrètes.  

Sarah Vaes : Je pense que nous allons devoir nous soutenir mutuellement en tant qu’organisations mais aussi en tant que personnes. Car ces attaques touchent notre travail mais nous touchent aussi de manière personnelle. Prendre soin les un.es des autres est un outil de lutte très puissant. 

Alba Saray Pérez Terán : Absolument. Les émotions et le soin sont des sources de savoir. Nous n’allons pas gagner si on se contente de nous baser sur une pensée rationnelle. Voilà pourquoi travailler en coalition est si important. On se rencontre entre partenaires avec les mêmes frustrations, on valide nos sentiments, on réalise qu’on n'est pas seul.es à penser que la situation actuelle est grave. À partir de cette nouvelle perspective commune, on commence à planifier ce qu’on peut faire. On essaie de trouver les acteurs et actrices qui résistent au système actuel et de les rassembler. 

Si personne ne peut mettre les mots sur ce qui se passe, si personne ne peut questionner ou critiquer les décisions politiques, nous perdons le sens même de la démocratie.

Francesca Monteverdi, chargée de plaidoyer en justice commerciale 

Etant donné ce contexte, avez-vous l’impression que votre travail chez Oxfam a encore plus de sens aujourd’hui ? 

Sarah Vaes : Autrefois, nous nous battions pour améliorer la situation ; aujourd’hui, nous essayons d’éviter qu’elle ne se dégrade davantage. Donc oui, je pense que nous ressentons un sentiment d’urgence très fort lorsque nous défendons des acquis menacés. 

Fairouz Gazdallah  : Depuis que nous faisons face aux coupes budgétaires, je réalise à quel point notre travail est essentiel. Nous avons les outils pour interpeller les responsables politiques et nous jouons un rôle clé de passerelle entre les citoyen.nes et les décideur.euses. Attaquer notre rôle, c’est attaquer le droit des citoyen.nes d’avoir du pouvoir sur leurs vies. 

Francesca Monteverdi :  En effet, si personne ne peut mettre les mots sur ce qui se passe, si personne ne peut questionner ou critiquer les décisions politiques, nous perdons le sens même de la démocratie. 

Notre message restera toujours radicalement le même.

Sarah Vaes, chargée de plaidoyer en matière de responsabilité des entreprises

Offrir une alternative : quel monde voulons-nous ?  

La politique, c’est aussi une histoire de narratif et de récits. Il semble que les mouvements sociaux n’étaient pas préparés à que ce domaine soit tant investi sur le plan politique. Avez-vous l’impression que notre discours et nos récits vont désormais prévaloir ? 

Julien Desiderio : En effet, nous n’étions pas préparés à cette bataille. Il nous a fallu du temps pour nous réorganiser, reconnaître ce qui se passait, analyser, puis élaborer une stratégie. L’une des leçons, par exemple, est l’importance de répondre aux besoins des gens et de faire appel aux émotions, pas seulement aux faits. 

Fairouz Gazdallah : La question selon moi est : veut-on seulement réagir ou tracer un nouveau chemin ? ça me fait penser aux différentes vagues du féministes. D’abord les femmes ont voulu être égales aux hommes et bénéficier des mêmes opportunités. Puis une autre voie s’est ouverte, où les femmes ne voulaient pas être « comme » des hommes, mais elles-mêmes. 

Francesca Monteverdi : Nous devons continuer à proposer une alternative. Quand on parle de commerce par exemple, on assiste à beaucoup de bouleversements au niveau international et les gens se demandent : « mais quelle est l’alternative » ? Nous devons être en mesure de répondre à cette question. 

Sarah Vaes: Notre message restera toujours radicalement le même. Ce que nous devons faire, c’est convaincre les personnes de notre narratif en respectant les limites éthiques.  

Que souhaitez-vous pour 2026 ? 

Fairouz Gazdallah : L’année prochaine, les mouvements sociaux vont se recentraliser sur des thématiques-clés. J’espère qu’ils ne vont pas considérer la décolonisation comme un luxe, une question secondaire. Si nous continuons sur les mêmes fondements coloniaux, nous allons perpétuer encore et encore des discriminations envers des groupes vulnérables. Ce qui m’anime, c’est de continuer à me battre pour la « convergence des luttes », mettre la décolonisation au centre de nos combats car c’est une nécessité absolue. 

Francesca Monteverdi : Mes espoirs sont un peu plus spécifiques. J’aimerais que la révision de la loi sur les pratiques commerciales déloyales inclue une clause interdisant la vente à des prix inférieurs aux coûts de productions durables. 

Sarah Vaes : J’espère que les attaques envers la société civile et les coupes budgétaires vont nous unir. Je souhaite que nous restions ensemble et solidaires car là réside toute notre force. 

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